Mon père m’a raconté que dans sa jeunesse, il pouvait travailler dans un établissement mais seules les personnes ayant des avantages financiers -donc majoritairment blanches à cette époque - pouvaient être propriétaires de l’endroit.
Un jour, un patron d’épicerie qui ne voulait pas payer les taxes de déchetterie a décidé de jeter une cargaison entière de produits périmés dans le lac Lalolalo*.
Ce lac ayant une symbolique sacrée pour le peuple wallisien - et des bières ayant été jetées -, mon père et ses amis ont décidé de récupérer ces bières en apnée. Ils ont l’habitude de la pêche mais même pour eux, l’accès était vraiment difficile.
Quand ils ont fini par récupérer ces bières, ils ont fait une grande bringue à Falaleu, son village de naissance!

* Lalolalo : “en bas en bas” en wallisien.
Ce lac est situé à l'ouest de Wallis, d'une superficie de 15,2 hectares et 88,5 mètres de profondeur.
C’est un lac de cratère entouré de falaises abruptes de 40m de haut qui rendent son accès très difficile.

Ce lac communique avec la mer à travers des failles souterraines, ce qui cause une différence de salinité entre les eaux profondes et les eaux douces de surface qui ne se mélangent pas. Ces failles sont empruntées par des anguilles qui se retrouvent à l'âge adulte dans le lac. D'après mon père, mieux vaut ne pas les croiser car on dirait des anacondas. C'était sa plus grande crainte quand il est descendu en apnée.
Le lac Lalolalo est une réserve d'eau douce qui alimente plusieurs sources d'eau potable. Il était anciennement entouré de la plus grande forêt de l'île. Cet endroit a été surnommé le poumon de Wallis, la force vitale qui régénère la vie. Or, durant l'enfance de mon père, la forêt a été presque entièrement rasée et la population s'est précipitée pour construire des champs et planter le manioc, taro, igname, etc. Pour mon père, c'était dépaysant. Ca change tout, on ne peut plus s'y perdre.
Suite à cette déforestation, les saisons sèches ont duré entre 8 mois et un an.
C'est comme si on avait été punis par Dieu.

Quand j’étais enfant, il censurait souvent des parties de l'histoire :
Mon père m’a raconté que dans sa jeunesse, quelqu’un avait jeté des bières dans le lac Lalolalo. Pour ne rien gâcher, mon père et ses amis ont décidé de récupérer ces bières en apnée. Après ça, ils ont fait une grande bringue au village!

Juliette > Pourquoi ne pas m'avoir précisé plus tôt que c'était une personne blanche qui s'est servi du lac comme déchetterie ?
Papa >En tout cas, à l’époque, je crois même que jusqu’à présent, c’est un peu comme en Guyane, tous les patrons c’est des personnes blanches. J’ai jamais vu de patron wallisien haut placé.
Je n'ai pas précisé car ça me semblait logique. Pour changer ça, il faudrait avoir de l’argent mais pour avoir de l’argent, il faut gagner déjà avant. Quand un français arrive à Wallis bah il arrive déjà avec beaucoup d’argent du coup il est déjà à la place du chef. Tu suis le mouvement et c’est tout.
Maintenant à cette époque-ci ça marchera plus pareil.
Quand le blanc arrive à Wallis, ce sera plus comme avant. Les gens se laissent plus faire comme avant. Tu pourras plus arriver en étant riche et commander les gens, Non, ça marche plus comme ça.
Avec l’avancement du temps, y a plein de trucs que tu pardonnes mais au bout d’un moment, tu laisses plus passer.





J’ai été élevé comme une anguille wallisienne.
Petite, je ne voyais rien. J’étais persuadée que mon père était né dans un palmier.
S’il y est né alors ses frères et sœurs aussi. Il doit y avoir plusieurs palmiers parce qu’ils sont nombreux mais c’est pas une grande île non plus alors on va dire quatre.
Pour que les enfants grandissent, il leur faut une maison et un chien puis une grande maison pour se retrouver alors j’ai mis l’église au milieu.
C’était ça ma carte de Wallis.
Puis ça ne s’est pas amélioré si rapidement car les médias français ne m'aidaient pas à m’en dissuader... La famille pirate, la map plage sur Blablaland, Koh Lanta,..

Il y a dans cette affaire, quelque chose qu’on cherche à dissimuler.
(théorie du complot) Moi, je pense qu’il y a anguille sous roche et qu’on est resté au fond du lac Lalolalo.
Il y a 7 ans à peu près, j’ai décidé de sortir de ma roche, remonter petit à petit vers la surface pour essayer d’y comprendre quelque chose.
On a jamais parlé de la colonisation française et ses répercussions à la maison, juste des “événements”.

Les événements, c'est un terme très léger pour ce qu'il sous-entend. C'est la manière dont les polynésien.nes parlent des kanaks qui réclament leur indépendance.
Les wallisienn.nes et kanaks ne se sont pas toujours bien entendus.
J'ai entendu des wallisien.nes dire depuis toujours que les kanaks sont violents et déraisonné.es.
Que la plupart des FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) veulent l’indépendance mais aussi que tous les étrangers partent de chez eux - donc tous les outre-mers -.
Qu'ils ont tabassé, brûlé des maisons et des voitures.
Et quand les walisien.nes viennent sur le territoire, ils se font traiter de boursier.es, etc. etc.
Ce qui m'attriste dans cette histoire, c'est le manque de solidarité entre les îles.
Les wallisien.nes jugent les kanaks comme les kanaks les jugent.
Depuis des centaines d'années, Kanaky est un des plus grand producteur mondial de nickel, l'industie minière a toujours bien arrangé la France.
Leur voix et voeu d'indépendance a toujours été légitime.
Ne silencions pas leur peine.
Dénonçons seulement la division au sein des Outre-mers qui s'est installée.

J'ai fini par m'informer de moi même sur Wallis via Wikipédia, Youtube, médiathèque, thèses en ligne, etc.
A Strasbourg, j’ai trouvé une dizaine de livres, pas un de plus. Presque la moitié de ces livres concernait les missionnaires.
Puis, je suis revenue en discuter avec ma famille.

Ça ne collait pas.

Notre tradition est orale et elle transitionne peu à peu vers l’écrit.
Néanmoins, les livres sur notre culture, les articles en ligne sont écrits majoritairement par des personnes blanches d’humeur voyageuse.
Cette documentation est déjà difficile à trouver mais reste la manière la plus accessible de s’informer pour une personne wallisienne métisse vivant en France et qui ne parle pas wallisien.
Par exemple, il est écrit sur Wikipédia :

“Le drapeau de Wallis-et-Futuna n'est pas officiel. Cependant, il est tout de même utilisé localement. Il se constitue en grande partie de rouge, comprenant quatre triangles isocèles formant une croix de saint André rouge dans un carré blanc. D'après The World Factbook de la CIA, ces triangles représentent les trois rois coutumiers des îles Wallis-et-Futuna, (Uvéa, Alo et Siagve) et l'Administrateur supérieur. En haut à gauche est présent un petit drapeau français bordé de blanc. Il rappelle la collectivité d'Outre-mer[6].”

J'en ai parlé à mon oncle.
Il m’a dit que le drapeau rouge avec une croix blanche était en fait celui sur les bâteaux des premiers missionaires maristes arrivés sur l’île.
La croix serait uniquement la croix de Saint André.
Plusieurs interprétations sont possibles, mon oncle ne détient peut être pas un fait réel, mais ce qui est sûr, c’est que ce fact inscrit dans The World Factbook n’est pas tant vérifié et soutenu que ça.
Face aux ouvrages occidentaux, si on laisse ce genre de surinterprétations passer, la parole wallisienne s’éteint à petit feu.
On entend souvent les anciens dire que la France nous a apporté beaucoup de choses. Sans eux, on ne saurait pas écrire aujourd’hui.
La France aurait juste apporté ses lumières à des populations à civiliser. Oxymore sur oxymore, Racisme sympa, colonisation pacifique.
Mais si on regarde l’histoire en face, ce n'est pas qu'une histoire de drapeau.
Le manque d’accessibilité à la culture wallisienne, le manque de représentation à l’écran comme à l’écrit, c'est un choix.
Un contrôle de l’information, une colonisation numérique.
Nous sommes très peu présent dans les cours d’histoire géographie du système éducatif français lui-même.
Les français ne savent même pas que Wallis est un département d’Outre-mer français voire ne savent pas du tout que cette île existe.
Pour certain.es, on existe qu'à travers l’armée et le rugby.

Pour revenir aux oxymores, il n’existe pas que l’écriture occidentale, pas que la langue française pour communiquer.
Notre langue wallisienne n’est pas disponible sur Google Traduction.
J'ai trouvé un dictionnaire datant de 2017 mais c'est moins marrant qu'apprendre sur Duolingo.


Dans la préparation de mon Diplôme National d’Art (DNA), nous avons eu des réunions sur le barème de notation.
Il y avait notamment cette règle de citer au moins 3 artistes.
Mon travail artistique étant déjà axé sur Wallis à cette époque, j’ai voulu citer des artistes wallisiens.
Or, ces artistes n’ont que très peu de visibilité. On m’a alors répondu qu’il me fallait des vraies références pour le DNA.
J’ai donc demandé ce qu’était un vrai artiste. Ce serait apparemment quelqu’un qui a déjà fait plusieurs expositions, qui a des articles de presse sur lui et publié plusieurs livres.
Il faut que ce soit des références assez connues pour que le jury ait la référence de préférence.
Or, rien dans cette description ne prend en compte la géographie et le colonialisme français.
Il est bien plus compliqué pour un.e artiste wallisien.ne d’acceder à des classe préparatoires aux écoles d’art, aux écoles d’art elles-mêmes, aux résidences, bourses, etc.
C’est une petite île, il n’y a pas de centre d’art à chaque coin de rue.
Il faut redoubler d'efforts, prouver, toujours prouver.

Alors comment remedier au manque de représentation et cette gestion catastrophique de l’information?
Quand les enfants de plusieurs générations, souvent métisses, ont été encouragés à naître, venir en france, apprendre le français quitte à renier leurs origines, comment nous redonner l'accès à notre île?

Je me suis beaucoup intéressée aux archives d'internet et les interfaces éducatives intéractives.
Enorme geek que je suis, je ne peux qu'encourager la transmission par jeu vidéo.
Un de mes premiers jeu vidéo était Adibou de Muriel Tramis. J'avais 6 ans.
Je ne me rappelle pas de grand chose si ce n’est l’arbre qui parle - le viel ordinateur fixe de ma mère ramait tellement à l’époque - mais j’en garde que des souvenirs forts.
Muriel Tamis est une femme martiniquaise, le nom de sa mascotte Adibou vient d’ADI (Accompagnement Didacticiel Intelligent), mascotte d’une gamme de logiciels éducatifs.
Ce qui est intéressant ici c’est qu’elle a décidé de créer ce jeu vidéo pour enfant après avoir développé son jeu Mewilo qui sensibilise et dénonce la colonisation.

Le jeu est une nouvelle manière de conter les histoires.
Des nouvelles porteureuses d’histoires voient le jour dans des systèmes d’écrits interconnectés, machines littéraires.
Nous recevons chaque année plus d'informations. Superposés, mêlées, un surplus constant sur tous nos écrans, papiers, publicités.
Néanmoins, ce n'est pas parce que nous sommes exposés à ce surplus d'information que nous détenons plus de mémoire.
Lorsque les informations des livres, internet et les récits des walisiennes s’entremêlent, une interface pensée par les wallisien.nes pour les wallisien.nes peut faire la différence.
Je rêve d'un site, d'un jeu qui saurait référencier nos histoires, qui serait accessible à toustes.
Alors, penser la transmission de nos cultures via des solution intéractives en ligne me semble chaque jour plus pertinent, étant donné que nous voulons tellement être surstimulés.