Papa > E lelei pe ? (Comment ça va ?)
Juliette > Je ne veux pas apprendre le wallisien!!
Papa > OK. A table
Juliette > On mange quoi ?
Papa > Du poulet et du riz pour changer. Il faut bien manger!!
Dans mon enfance, je ne m’intéressais pas trop à notre culture, lui ne parlait pas beaucoup.
Notre famille a toujours été loin. Je la rencontrais au compte-goutte.
Quand je suis allée rencontrer ma grand-mère à Tahiti en 2015, ayant été élevé surtout par le côté de ma mère, franco-étatsunien, et n’ayant eu que très peu de représentation wallisienne, j’ai vécu un choc culturel. On ne se comprenait pas trop, que ce soit par la barrière de la langue ou nos habitudes de vie.
Mon premier pas vers la langue wallisienne a été la nourriture et le chant. Le vendredi, c’est poulet riz! - avec taros, ignames et maniocs si on a de la chance -
Pour les jours de fête, c'est four wallisien
Fakapo, Mole ke Galo, Uwallissi mote vaha mamao.
(“Jamais je n'oublierai Wallis mon pays lointain.” - extrait de Te sitima, chant traditionnel militaire wallisien sur le thème de l’adieu)
A table, mon père mettait les musiques du pays sur CDs gravés, c’était toujours les mêmes, ceux qu’il avait ramené avant ma naissance.
Quand la nostalgie revient, le soamako se lève avec lui.
Ce qu’il essayait de me dire, c’était :
> Le meilleur moyen d’apprendre une langue est de la danser.
> Le meilleur moyen d’apprendre une langue est de la chanter.
Juliette > C'est quoi ton rapport à la danse et au chant ? Est-ce qu'il y a des moments où la danse t'as aidé dans la vie ?
Papa > Chanter et danser ça fait évacuer beaucoup de douleur. Même quand ça va pas, tu peux toujours chanter et danser en évacuant cette douleur là.
On peut même devenir un peu hypocrite parce qu'on peut danser ou chanter en montrant au gens que tout va bien alors que ça va pas bien. C'est très important d'en parler quand ça va pas.
La danse c'est pour faire plaisir aux gens qui regarde et essayer d'être le meilleur danseur et être le plus beau parce qu'après ça fait du succès.
On peut aussi danser pour se réconcilier et se rattraper des conneries.
J'étais très timide dans mon enfance. Je ne dansais que dans ma chambre.
Ce n'est qu'en 2017, avec ma belle-mère Domi, que je suis allée à un cours de danse tahitienne.
Notre professeure Marie-France nous donnait cours dans un sous-sol froid. On dansait pieds nus en paréo sous une lumière terne, c’était notre endroit presque secret où Marie-France nous confiait les significations de chacun des pas et ses souvenirs du pays.
C’est d'ailleurs en dansant avec elle que j’ai pris conscience de mon asthme.
Le cours n'avait lieu qu’une heure par semaine, mais dans cet espace, je me sentais légitime, ça m'a aidé à comprendre d’où je venais et l’importance de la danse.
J’avais tendance à oublier d’où je venais.
Dans les îles du Pacifique, celleux qui ont deux origines différentes dont je fais partie - surtout un côté français et un côté polynésien - sont appelés “demis”.
Ce terme, qui sous-entend que je ne suis que une moitié, crée une barrière entre moi et ma culture qui n'a pas lieu d'être. Je suis walisienne.
Il crée des divisions au sein d'une communauté.
> C’est pour vous, la diaspora wallisienne, que nous venons danser ici et vous enseigner nos danses. - Emelinda, troupe de danse wallisienne Ofa Mako
J’ai rencontré la troupe de danse wallisienne Ofa Mako cette année. C’est dans nos échanges que j’ai entendu pour la première fois le terme “diaspora wallisienne”.
Cette troupe, qui a conscience de la difficulté des franco-wallisien.nes à se relier à leur culture, a décidé de faire des tournées, workshops dans toute la france car danser est notre meilleur moyen de se retrouver, prendre soin de nous et faire communauté. C’est hyper important ces moments où on se rassemble pour créer des espaces et des temps d'échange. Les cultures polynésiennes se ressemblent plus qu’on ne le croit, on écoute les mêmes musiques, on a des histoires,contes et légendes similaires.
Grâce à l’AEPF (Association des Etudiant.es de Polynésie Française), on peut faire des rass dans plusieurs villes mais dans le milieu festif général français, on ne retrouve pas nos styles de musique facilement.
Soit, il faut aller dans des grandes villes - surtout Paris et le sud Montpellier, Bordeaux, Marseille, Toulouse - soit on fait la bringue à l’appart.
Finalement, on se retrouve encore une fois sous représenté.
Dans un soucis de se retrouver avec la communauté, de prendre soin des uns et des autres et de se transmettre nos histoires, je célèbre la fête queer raciséx, la bringue, la fête libre (carbass/soundsystem). En tant que DJ et producer, je m'intéresse surtout aux musiques wallisiennes (rythmes soamako), tahitiennes (deck, shipa, remixs) et des antilles (shatta, bouyon, konpa, gouyad) pour qu’on puisse toustes s’y retrouver entre membres de la diaspora, copaines queer raciséx, vivant en france pour x raisons.
All I want for Christmas is Faire révolution sur le dancefloor.
You can and must understand now. Notamment depuis la génération de nos parents et grands-parents, il nous a été fixé comme objectif d'apprendre le français et faire des études françaises.
Maintenant que c’est le cas, c’est à nous, enfants de la diaspora, de nous intéresser urgemment à l'histoire de nos anciens et revenir à nos origines pour pouvoir transmettre leur histoire à notre tour.
Nos récits sont en danger, en voie de disparition. Étant de la troisième génération de wallisien.nes vivant en France, il y a forcément des pertes, des oublis, notre devoir de mémoire s'est doucement perdu dans le processus du voyage en France mais essayons quand même.
Ancestors, we cannot forget you.